
Matatabi : la plante qui « défonce » les chats et qu’il faut connaître pour comprendre les mangas, anime et jeux vidéo japonais
Si vous aimez les mangas, les anime, les jeux vidéo japonais ou simplement les personnages de chats japonais, vous avez probablement déjà rencontré un drôle de mot sans forcément savoir ce qu’il signifiait ou bien une histoire d’anime, manga ou jeux vidéos:
またたび — matatabi.
On le retrouve dans des histoires de chats, dans des gags, dans des noms d’objets, dans des dialogues et même dans l’univers de personnages comme mofusand ou higemanjuu. Il existe également tout un imaginaire autour du chat qui devient complètement euphorique après avoir découvert du matatabi.
Mofusand épisode #34 : https://www.youtube.com/watch?v=_XCtS2-dkjg
Higemanjuu épisode : 猫のASMR】ねこクッキング〜 オムハヤシライス編〜 (« ASMR de chat 🐱 | Le chat fait la cuisine : omelette au riz façon hayashi ») : https://www.youtube.com/watch?v=2h6oE2XX3RQ
Pour un Japonais, la référence est immédiatement compréhensible.
Pour un Occidental, beaucoup moins.
Car le matatabi n’est pas simplement une plante. C’est aussi un élément de culture populaire, presque un raccourci culturel permettant de dire : « voilà quelque chose que les chats adorent au point d’en perdre momentanément la tête ».
Et pour comprendre certaines scènes de mangas ou de jeux japonais mettant en scène des chats, connaître le matatabi est donc aussi utile que connaître l’herbe à chat dans la culture anglophone.
Mais qu’est-ce que le matatabi ?
Le matatabi (またたび / 木天蓼) est une plante grimpante japonaise dont le nom scientifique est Actinidia polygama. Elle appartient à la famille des Actinidiaceae, la même grande famille botanique que le kiwi.
On la trouve notamment dans les zones montagneuses du Japon, de Hokkaidō jusqu’à Kyūshū.
La plante produit de petites fleurs blanches et des fruits. Elle possède également une particularité assez jolie : au moment de la floraison, certaines feuilles situées vers l’extrémité des branches deviennent blanches, ce qui permet de repérer la plante de loin.
Mais ce qui a rendu le matatabi célèbre auprès des humains n’est évidemment pas son aspect botanique.
C’est son effet sur les chats.
Le « cannabis du chat » japonais ?
Dire que le matatabi est le « cannabis du chat » est une simplification assez amusante, mais scientifiquement trompeuse.
Lorsqu’un chat renifle du matatabi, il peut commencer à :
- se frotter contre la plante ;
- rouler sur le sol ;
- se tortiller ;
- lécher ou mâchouiller le matatabi ;
- saliver ;
- adopter une attitude particulièrement détendue ou excitée.
En quelques secondes, le chat parfaitement normal peut donc donner l’impression d’avoir pris une substance hallucinogène.
C’est ce qui explique les nombreuses vidéos japonaises de chats qui semblent littéralement « planer ».
Mais le mécanisme est différent de celui d’une drogue récréative humaine.
Le matatabi contient plusieurs composés odorants, notamment des iridoïdes comme le népétalactol. Des recherches ont montré que cette molécule déclenche chez les chats une réaction comportementale caractéristique et qu’elle augmente notamment les niveaux de β-endorphines.
Et l’histoire devient encore plus intéressante.
Pourquoi les chats aiment-ils autant le matatabi ?
Pendant longtemps, on pouvait simplement considérer que les chats « aiment » le matatabi.
Les recherches récentes suggèrent cependant que cette réaction pourrait avoir une véritable utilité biologique.
Lorsqu’un chat se frotte au matatabi, certaines molécules de la plante se déposent sur son pelage. Or ces substances possèdent des propriétés répulsives contre certains moustiques.
Autrement dit, le comportement que nous interprétons comme :
« Mon chat est complètement défoncé. »
pourrait aussi être, d’un point de vue évolutif :
« Je viens de trouver un excellent répulsif naturel contre les insectes. »
Le chat se frotte donc contre la plante, récupère les molécules sur son corps et profite de leurs propriétés répulsives.
Ce qui ressemble à une petite séance de transe pourrait donc être une stratégie de protection contre les insectes.
Et c’est probablement l’un des aspects les plus fascinants du matatabi.
Matatabi ≠ herbe à chat
Il faut également faire attention à une confusion fréquente.
En Occident, on connaît surtout la catnip, l’herbe à chat (Nepeta cataria).
Au Japon, le matatabi joue en quelque sorte un rôle culturel similaire, mais il s’agit d’une plante différente.
La catnip contient notamment de la népétalactone, tandis que le matatabi contient différents composés, dont le népétalactol.
Et surtout, les chats ne réagissent pas tous de la même manière aux deux plantes.
Certains chats qui restent complètement indifférents à la catnip réagissent très fortement au matatabi. Des études comparatives ont justement montré que le silver vine/matatabi provoquait une réponse chez une proportion importante de chats.
C’est donc une distinction importante lorsqu’on rencontre le mot またたび dans un manga ou un jeu.
Il ne faut pas automatiquement le traduire par « herbe à chat ».
Matatabi est une référence culturelle japonaise spécifique.
« 猫にまたたび » : quand le matatabi devient une expression
Et c’est ici que le phénomène devient particulièrement intéressant pour comprendre la langue japonaise.
Il existe une expression :
猫にまたたび
Neko ni matatabi
Littéralement :
« Du matatabi pour un chat. »
L’idée est celle de quelque chose qu’une personne adore absolument, ou qui exerce sur elle une attraction irrésistible.
Il existe également le proverbe :
猫にまたたび、お女郎に小判
Neko ni matatabi, ojorō ni koban.
On pourrait le rendre approximativement par :
« Pour le chat, du matatabi ; pour la courtisane, des pièces d’or. »
Autrement dit : donner à quelqu’un exactement ce qu’il adore.
Le fait que le matatabi soit utilisé comme métaphore de la tentation irrésistible montre à quel point son association avec les chats est profondément installée dans la culture japonaise.
Ce n’est donc pas simplement une curiosité botanique.
« Chat + matatabi » constitue presque un gag culturel en soi.
Et c’est là que les mangas deviennent plus faciles à comprendre
Imaginez une scène dans un manga.
Un personnage-chat découvre un sachet de またたび.
Il se met à courir partout.
Il se roule par terre.
Il devient complètement surexcité.
Les autres personnages le regardent avec amusement.
Pour un lecteur japonais, il n’est pas nécessaire d’expliquer la blague.
Le lecteur connaît déjà le concept.
C’est un peu comme si un dessin animé occidental montrait un chien qui voit un énorme os : la situation fonctionne immédiatement parce qu’elle s’appuie sur une association culturelle connue.
Avec le matatabi, le ressort comique est encore plus marqué parce que la réaction du chat est censée être absurde, incontrôlable et immédiatement reconnaissable.
Le mot peut donc être utilisé comme un véritable raccourci narratif.
Le matatabi dans l’univers de mofusand
Un excellent exemple contemporain est mofusand, l’univers de chats créé par l’illustratrice ぢゅの (Juno).
mofusand joue énormément avec les codes du comportement félin, et le matatabi fait naturellement partie de cet imaginaire.
Le phénomène est suffisamment intégré à l’univers de la marque pour qu’on retrouve par exemple des références au matatabi dans des produits dérivés. En 2024, un coffret mofusand de poudre pour le bain contenant du matatabi a même été commercialisé autour du concept de « devenir plus aimé des chats ».
Plus récemment, l’univers animé de mofusand a même joué directement avec l’idée d’une « danse du matatabi » (マタタビダンス), preuve que le terme peut fonctionner comme une référence comique immédiatement identifiable dans cet univers félin.
Et c’est précisément ce qui peut échapper au public occidental.
On peut voir le chat faire quelque chose d’étrange et trouver simplement la scène « mignonne ».
Le public japonais peut, lui, comprendre :
« Ah. Il a trouvé du matatabi. »
Et les fameux ひげまんじゅう ?
On retrouve également cet imaginaire dans les personnages de chats japonais comme ひげまんじゅう (Higemanjuu).
Le nom lui-même est amusant :
- ひげ (hige) = moustache ;
- まんじゅう (manjū) = pâtisserie japonaise ronde et moelleuse.
Littéralement, quelque chose comme :
« le manju moustachu ».
C’est exactement le genre d’humour visuel typique des personnages félins japonais : une boule de chat qui ressemble à une petite pâtisserie avec des moustaches.
Dans cet univers comme dans beaucoup d’autres représentations japonaises du chat, le matatabi peut être utilisé comme une sorte de référence codée au comportement félin : le chat qui devient euphorique, qui perd son calme ou qui est irrésistiblement attiré par quelque chose.
Pour quelqu’un qui découvre ces personnages depuis la France, le mot peut donc sembler mystérieux.
Pour un Japonais, le gag est beaucoup plus immédiat.
Pourquoi retrouve-t-on autant de matatabi dans la culture japonaise ?
Il y a une raison assez simple :
le chat est un personnage extrêmement populaire au Japon.
Et lorsqu’une culture possède une connaissance commune très forte du comportement des chats, certaines caractéristiques deviennent des ressorts narratifs.
Le chat aime le matatabi.
Donc :
matatabi = faiblesse du chat.
C’est aussi simple que cela.
On peut alors construire toutes sortes de situations :
« Nous devons distraire le chat. »
→ Sortez le matatabi.
« Comment faire obéir ce chat ? »
→ Montrez-lui du matatabi.
« Le personnage est normalement très sérieux. »
→ Donnez-lui du matatabi et observez le chaos.
Le matatabi devient ainsi l’équivalent d’un bouton comique.
Mais d’où vient vraiment le mot « matatabi » ?
C’est probablement la partie la plus surprenante de l’histoire.
En japonais moderne, le mot s’écrit :
またたび
en hiragana,
ou :
木天蓼
avec les kanji.
La lecture matatabi n’est toutefois pas simplement une lecture évidente de ces caractères chinois.
木天蓼 est un nom sino-japonais associé à la plante et peut être lu mokutenryō dans certains contextes.
Le mot japonais courant matatabi possède donc une histoire linguistique beaucoup plus ancienne.
La fameuse étymologie « encore un voyage »
Vous avez peut-être déjà entendu cette histoire :
Un voyageur épuisé aurait mangé les fruits du matatabi.
Il aurait retrouvé ses forces.
Et il aurait pu…
reprendre son voyage.
D’où :
また旅 — mata tabi
c’est-à-dire :
« encore un voyage » ou « de nouveau en voyage ».
C’est une jolie histoire.
Et elle est extrêmement populaire.
Le problème est qu’elle est probablement trop belle pour être vraie.
Les dictionnaires japonais présentent bien cette explication traditionnelle : mata (« encore ») + tabi (« voyage »), parce que la plante aurait permis à une personne fatiguée de reprendre la route.
Mais les spécialistes de l’étymologie sont beaucoup plus prudents.
Le problème : le mot est beaucoup plus ancien
L’un des arguments contre cette jolie histoire est particulièrement intéressant.
Le mot est attesté sous une forme ancienne :
わたたび — watatabi
dans le Honzō Wamyō (本草和名), un ouvrage de pharmacopée japonais datant d’environ 918.
On trouve également une forme proche, 和太太備, dans l’Engishiki (延喜式) au début du Xe siècle.
Autrement dit, le mot existait sous une forme ressemblant à watatabi bien avant que l’explication « mata + tabi = encore un voyage » puisse être considérée comme une étymologie évidente.
Cela ne prouve pas à lui seul que l’explication du « nouveau voyage » est impossible.
Mais cela la rend beaucoup moins convaincante.
Une origine aïnoue ?
Une autre hypothèse, considérée comme sérieuse dans certaines sources botaniques japonaises, relie matatabi à l’aïnou.
Dans le dictionnaire numérique consacré aux plantes et à la nature aïnoues, on trouve notamment la forme :
マタタンプ — matatampu
pour désigner le fruit du matatabi.
Et le célèbre botaniste japonais Tomitarō Makino défendait une étymologie à partir de cette forme aïnoue.
Selon cette analyse :
mata aurait le sens de « hiver »
et tampu désignerait quelque chose ayant la forme d’une excroissance ou d’une masse attachée.
Cette interprétation ferait référence à l’apparence particulière des fruits, notamment aux fruits déformés par l’action d’un insecte.
Une source botanique japonaise reprend explicitement cette hypothèse et rejette comme peu convaincante l’étymologie fondée sur « manger le fruit et pouvoir reprendre son voyage ».
Pourquoi « watatabi » est-il devenu « matatabi » ?
C’est ici que l’histoire linguistique devient difficile.
Les formes anciennes 和多々比 / わたたび montrent que le début wata- est ancien.
Mais la transition vers mata- n’est pas suffisamment simple pour qu’on puisse affirmer avec certitude une seule évolution phonétique.
Il existe plusieurs hypothèses :
- évolution d’un ancien nom japonais ;
- influence ou transformation d’un terme aïnou ;
- rapprochement populaire avec また + 旅 ;
- réinterprétation progressive du mot par les locuteurs.
C’est un phénomène classique en linguistique : lorsqu’un mot ancien devient opaque, les locuteurs peuvent le rapprocher de mots qu’ils connaissent.
Ici, またたび ressemble extraordinairement bien à :
また + 旅
« encore + voyage ».
Cette ressemblance a probablement contribué à la popularité de l’explication traditionnelle.
Mais ressemblance avec des mots connus et véritable origine historique ne sont pas nécessairement la même chose.
Et les kanji sont eux aussi intéressants
Le mot peut s’écrire :
木天蓼
Ce qui est particulièrement exotique pour un lecteur occidental.
Les caractères sont :
- 木 (ki / moku) : arbre, bois ;
- 天 (ten) : ciel ;
- 蓼 (tade) : renouée / oseille d’eau, un groupe de plantes.
Pris littéralement, cela donnerait quelque chose comme :
« bois-ciel-renouée ».
Mais il ne faut surtout pas chercher une signification littérale moderne dans cette combinaison.
Il s’agit d’un nom botanique d’origine chinoise associé à la plante. En japonais, 木天蓼 peut être lu mokutenryō, tandis que またたび est le nom japonais courant.
C’est un bel exemple de la manière dont le japonais peut juxtaposer :
un nom indigène en hiragana + une graphie en kanji d’origine savante.
Le détail que les Japonais connaissent et que nous ignorons souvent
Le matatabi possède également un nom alternatif :
夏梅 — natsuume
littéralement :
« prune d’été » ou « ume d’été ».
La raison est assez simple : ses fleurs blanches ressemblent à celles de l’ume, la prune japonaise, et apparaissent en été.
La plante se retrouve également dans l’histoire de la médecine traditionnelle japonaise et chinoise. Ses fruits, notamment les fruits déformés par les insectes — appelés 虫癭果 (chūei-ka) — ont été utilisés dans des préparations médicinales.
Donc, contrairement à l’image du « jouet pour chat », le matatabi possède toute une histoire botanique, alimentaire et médicinale.
« Chat + matatabi » : un code culturel
C’est finalement cela qu’il faut retenir.
Lorsque vous rencontrez またたび dans un manga, un anime, un jeu vidéo ou un produit dérivé japonais, il n’est pas toujours question de la plante elle-même.
Le mot peut évoquer tout un ensemble d’idées :
chat → obsession → excitation → euphorie → perte de contrôle → gag.
C’est un raccourci culturel.
Un auteur japonais peut donc faire apparaître simplement un petit paquet de matatabi pour faire comprendre instantanément qu’un personnage félin va devenir complètement incontrôlable.
Pas besoin d’expliquer la blague.
Le public connaît déjà le phénomène.
Et c’est aussi pour cela qu’il faut connaître le matatabi pour comprendre certains personnages de chats japonais
Quand on découvre la culture pop japonaise uniquement à travers des traductions françaises, une partie de ces petits mécanismes peut disparaître.
Les traducteurs peuvent rendre またたび par :
- « herbe à chat » ;
- « cataire » ;
- « matatabi » ;
- « plante pour chats » ;
- ou parfois simplement laisser le terme japonais.
Chaque choix modifie légèrement la référence culturelle.
Dire « herbe à chat » permet au lecteur occidental de comprendre immédiatement l’idée.
Mais on perd quelque chose.
Car またたび n’est pas simplement le nom japonais de la catnip.
C’est une plante différente, avec sa propre histoire, ses propres expressions et surtout une association culturelle extrêmement forte avec le comportement des chats.
C’est pour cela qu’un personnage qui « trouve du matatabi » peut être drôle au Japon même si la scène semble parfaitement anodine à quelqu’un qui ne connaît pas cette référence.
Le matatabi, résumé en une image mentale
Si vous devez retenir une seule chose pour vos prochaines lectures de manga ou sessions de jeu japonais, imaginez ceci :
Un chat japonais voit du matatabi.
Son cerveau fait :
« MATATABI. »
Puis :
« JE LE VEUX. »
Puis :
roulade sur le sol
Puis :
frottement frénétique contre la plante
Puis :
danse complètement inexplicable
Et voilà.
Vous venez de comprendre une blague japonaise.
En conclusion : le matatabi est plus qu’une « drogue pour chats »
Le matatabi est à la fois une plante, un remède traditionnel, un objet de curiosité scientifique et surtout un symbole du comportement félin dans la culture japonaise.
Son nom lui-même raconte une histoire fascinante : traditionnellement associé à l’idée de « reprendre son voyage », il est en réalité attesté sous des formes beaucoup plus anciennes comme watatabi, et son étymologie reste discutée. L’hypothèse d’une origine aïnoue liée à matatampu constitue notamment une piste importante.
Et aujourd’hui, le mot continue de vivre dans la culture populaire.
Dans les mangas, les anime, les jeux vidéo, les mascottes et les personnages comme ceux de mofusand, またたび peut fonctionner comme un véritable bouton comique :
montrez du matatabi à un chat et le chaos commence.
La prochaine fois que vous croiserez le mot またたび dans un jeu japonais ou un manga, vous saurez donc que ce n’est probablement pas juste une plante posée au hasard dans le décor.
C’est peut-être une blague.
Et maintenant, vous avez la clé pour la comprendre.