Mar 132012
 

Titre : Le Maître de thé
Titre original : 本覚坊遺文 (Honkakubô Ibu)
Auteur : Inoue Yasushi (井上靖)
Parution originale: 1991
Traduction: Tadahiro Oku et Anna Guerineau
Imprimé en France: 2009

Couverture: Kibi Daijin Nitto, emaki de la période Kamakura (fin 12è siècle), Museum of Fine Arts à Boston

Sujet

« Sen no Rikyu a assisté à la mort de beaucoup de samouraïs… Combien d’entre eux ont dégusté le thé préparé par Sen no Rikyu avant d’aller trouver la mort sur le champ de bataille ? Quand on a assisté à la mort de tant de guerriers, on ne peut pas se permettre de mourir dans son lit ! »
Non, Sen no Rikyu (1522-1591), Grand Maître de thé issu du bouddhisme zen, n’est pas mort dans son lit ! Il s’est fait seppuku à l’âge de 69 ans. Pourquoi s’est-il donné la mort ? Un vieux moine, son disciple, tente d’élucider le mystère de ce suicide. Ce livre-enquête nous projette dans le Japon de la fin du XVIème et du début duXVIIème siècle. A cette époque, la cérémonie du thé était un acte grave, un rituel qui témoignait d’un engagement redoutable, empreint d’exigences éthiques et politiques, prétexte parfois à des négociations secrètes.
Le Maître de thé est donc tout naturellement un roman d’initiation, de méditation, lyrique et sensuel à la fois. A travers la figure historique de Sen no Rikyu, Yasushi Inoué (1907-1991) dresse le portrait d’une génération hantée par la mort. Etrange de penser qu’il a écrit là son dernier récit et sans doute son chef-d’oeuvre, publié en 1991, l’année même de sa disparition !

Mon Avis

J’avais lu de Yasushi Inoue “le Sabre des Takeda” (compte rendu à venir) et cela m’avais tellement plus que j’ai acheté ce roman.

Le livre est relativement cours et absolument absent de toute action, l’enquête n’est pas vraiment palpitante au sens polar du terme, car il n’y a pas vraiment une enquête au sens policier du terme.

Toutefois le livre est une petite merveille, très poétique, très profond et vraiment poignant. Il décrit avec brio les lieux cultes de Kyoto, et j’ai pu revoir les temples, ponts, rivières que j’avais pu visiter. Mais avec une description basée sur une ambiance des années 1580 à 1610 du Japon médiéval. Historiquement il permet aussi de situer l’histoire, avec la chute de Oda Nobunaga, l’ascension de Toyotomi Hideyoshi et sa chute et finir par l’ascension de Tokugawa Iieyasu. Le livre présente les liens qui les unis, leurs caractères et leurs rapports avec la guerre et les arts. Beaucoup qualifient le roman de triste, déprimant, négatif, sombre, car il associe un art, qu’est celui de la voie du thé avec la mort. Je ne suis pas du tout d’accord avec cette idée, au contraire. Puisqu’il présente la voie du thé telle que pratiquée par des samurai, dirigé par des codes bien précis, la voie du thé dans ce cas relève d’autre chose. Puisqu’il s’agit de Bushi, qui de par l’origine de leur caste et les codes appliqués sont déjà mort avant d’être né, qui vivent avec le spectre de la mort, n’en ont pas peur et l’appellent même si besoin est, la voie du thé relève de ce fait un autre caractère que je ne dévoilerai pas ici.

Le livre présente la vie de Sen no Rikyu, un maitre de la voie du thé, et celui qui a intoduit la forme Wabisabi dans le sadô, ce qui a conduit à faire de lui le créateur ou une des personnes les plus importantes du wabicha, style dépouillé et simple de cérémonie du thé. Il présente aussi ce qu’est la cérémonie du thé, et ce que représente un maitre de la voie du thé, et qu’un maitre de la voie du thé possède les mêmes qualités qu’un maitre d’un voie d’une école martiale. L’ouvrage l’exprime de cette façon au niveau du rapport entre le deshi et le sensei: “de quinze à trente ans, suivre aveuglément toutes les instructions du maitre, De trente à quarante ans, en revanche, il convient de réfléchir et d’arriver soi-même aux bonnes décisions.De quarante à cinquante ans il faut prendre le contre-pied du maitre, afin de trouver son propre style et d’être digne d’être appelé maitre à son tour: ‘renouveler la voie du thé’. De cinquante à soixante ans refaire en tout  point ce que le maitre faisait (jusqu’au simple geste de transvaser l’eau d’un récipiant dans un autre). Prendre exemple sur tous les maitres. A soixante-dix ans, tenter d’atteindre à la maitrise de la cérémonie dont Monsieur Sôeki a ajourd’hui parachevé le style et que personne ne saurait imiter”. Dans cette phrase se trouve l’essence de la pratique d’un art, qu’il soit martiale ou pas, et présente non seulement les bases de la progression, mais celle aussi de la transmission.

Un maitre du thé n’est pas seulement quelqu’un qui maitrise le rituel, c’est quelqu’un qui maitrise aussi la connaissance des outils utilisés, leur importance mais aussi l’harmonie des instruments, du lieu avec la cérémonie. Le maitre du thé sait harmoniser le bol, avec la spatule, la calligraphie et l’ikebana à mettre sur le tokonoma, par rapport au sentiment qu’il veut faire ressentir et à la forme de communion qu’il désire transmettre. Mais il maitrise aussi l’histoire du style, l’histoire des outils utilisés, le symbolisme et la culture de son style.

Le livre présente un aspect de la cérémonie du thé assez important, celui pratiqué par les samurai. L’ouvrage insiste sur le rapport des samurai avec la mort, que cela soit au combat, compte tenu de l’époque à laquelle se situe l’histoire, ou lors de suicide rituel. Avant d’aller au combat ou avant le suicide rituel, les samurai faisaient une cérémonie du thé, ce qui leur permettait de se mettre dans l’état d’esprit de sérénité et d’acceptation ou non de leur sort. De ce fait l’ouvrage présente la cérémonie du thé comme une cérémonie d’acceptation de la mort voir l’antichambre de la mort. Le côté Zen de la cérémonie du thé et ainsi présenté de façon très forte.

Il y a un moment j’avais écrit un texte sur le jûjutsu traditionnel, en comparant une école authentique, traditionnelle avec la cérémonie du thé. En expliquant que faire une cérémonie du thé avec un gobelet Ikéa et un sachet Lipton n’en faisait pas pour autant une vraie cérémonie du thé. Car ce qui fait le caractère de la cérémonie du thé ce n’est pas que le fait de boire du thé, ce n’est pas seulement la façon de boire le thé, c’est aussi l’harmonie du cadre qui entoure cette cérémonie et l’état d’esprit que l’on souhaite faire partager, ainsi que les sensations que l’on souhaite transmettre. Et il est normal pour quelqu’un qui ne connaisse pas la cérémonie du thé, de ne pas comprendre ces concepts et cet état d’esprit. Il en va de même avec le jûjutsu traditionnel. Quelqu’un qui ne l’a pas pratiqué ne peut pas en comprendre les principes et les fondements,  surtout lorsque cette personne n’a pratiqué qu’un judo sportif ou traditionnel appelé à tord “jûjutsu” et croit pratiquer un art traditionnel et authentique.

Le livre de Yasushi Inoue est profond et très vaste, et m’a permis de vraiment ressentir toutes les implications et les ramification de la voie du thé, mais aussi de cette école particulière qu’est le wabicha.

Un note négative pour finir, mais liée à la traduction de l’ouvrage. Si certains termes n’ont pas été traduit et ont été laissé en romaji (tokonoma, nom des bols, etc.), d’autres l’ont été et de façon peut satisfaisante, wabi-sabi a été traduit par “style sain et simple” pour parler de la cérémonie wabicha. Il est vrai que wabicha comporte cela, mais au même titre qu’un tokonoma c’est une chose qui ne peut se traduire aussi simplement que cela. Et il aurait fallu le laisser tel quel. De la même façons les particules honorifiques japonaises ont toutes été traduites en “monsieur” on a donc du “monsieur Toyotomi Hideyoshi”, du “monsieur Tokugawa Iieyasu”, du “monsieur Oda Nobunaga”, etc… au même titre que de simple marchant “monsieur X ou Y”. De ce fait on ne voit pas du tout les relations de subordination et de respect qu’introduisent les particules qui font la richesse de la langue japonaise. Alors qu’il y a une différence entre les “-dono”, “-sama”, “-san”, etc… Tout ce système de particules qui permet de mieux appréhender les castes et comprendre les relations entre les interlocuteurs, le pourquoi et le comment des mots échangés est très important et le manque enlève une grosse partie de la culture japonaise et de la notion de respect dans le discours entre deux personnages. J’ai trouvé cela dommage. Pourquoi ne pas laisser les mots en japonais et faire un chapitre en préface pour les expliquer? Ce type de traduction, destinée à un public large, non avertis fais plus de mal que de bien, car de toutes façons le public pour lequel ces simplifications ont été faites ne lira pas l’ouvrage. Il ne faut pas se faire d’illusions, les gens qui liront ce livre, sont des gens qui sont suffisamment intelligent pour lire la préface et décoder les suffixes respectueux. Inutile donc de vouloir traduire le moindre terme, quitte à détourner le sens

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